Romancer sa vie : quand la fiction devient l’alliée du réel
- Manon Arbaud

- 22 juil. 2025
- 3 min de lecture
"Ce n’est pas mentir que d’écrire avec les couleurs de la fiction. C’est parfois le seul moyen de peindre ce qui a été tu."
On a souvent tendance à opposer la fiction au réel. Comme s’il s’agissait de deux mondes séparés, l’un légitime, l’autre suspect. D’un côté, les faits. De l’autre, les fioritures. D’un côté, ce qui s’est passé. De l’autre, ce qu’on aurait aimé.
Et si cette frontière n’était qu’un leurre ? Et si romancer sa vie, loin d’être une trahison, permettait au contraire de rendre justice à l’expérience vécue ?
Quand les faits ne suffisent pas
Il arrive que les mots du quotidien ne soient pas à la hauteur de ce que l’on a traversé. Par pudeur. Par fatigue. Parce que le langage "brut" de la biographie échoue à contenir l’intensité des émotions, la complexité des sensations, l’étrangeté des souvenirs.
Romancer sa vie, c’est redonner du relief à ce que l’oubli ou la banalité a aplati. C’est utiliser les ressources de la fiction — personnages, dialogues, narration, structure dramatique — pour faire vibrer autrement la réalité.
Ce n’est pas travestir : c’est interpréter. Comme un musicien jouerait une version plus lente, plus habitée, d’un morceau connu.
Et parfois, c’est le réel lui-même qui inspire la fiction. Certaines situations vécues, certains personnages croisés, sont d’une telle intensité ou originalité qu’ils semblent sortis d’un roman. Le réel, par sa densité, nourrit la fiction — et la rend plus extraordinaire encore.
Fictionner pour accéder à sa vérité
Je l’observe souvent : certaines personnes ne peuvent pas raconter leur vie de façon frontale. Il y a des choses trop dures, trop floues, trop intimes. En passant par un double fictif, une mise en scène, un « il » ou un « elle », tout à coup, la parole se libère.
Le roman biographique devient alors un espace d’exploration profonde, où l’on peut tout dire sans être assigné. Où l’on peut livrer des vérités, justement parce qu’elles sont voilées.
Dans ces récits, le réel n’est pas effacé : il est augmenté, transformé, parfois réparé. On ne ment pas. On donne forme. On se réapproprie.
Romancer, ce n’est pas fuir
Certains pensent que la fiction est une échappatoire. Qu’elle évite le vrai. Qu’elle enjolive. Peut-être. Mais n’est-ce pas parfois nécessaire ?
Romancer sa vie, ce n’est pas gommer ce qui a été. C’est trouver une forme qui permette de le dire, de le comprendre, de le transmettre. C’est un acte de création, mais aussi de survie. Ce qui ne pouvait être dit tel quel, trouve enfin un passage par le récit.
C’est aussi un geste d’apaisement : raconter autrement pour que l’histoire puisse être lue, entendue, et pourquoi pas, transmise. Et parfois, tout simplement : pour pouvoir continuer à vivre avec.
Celaait écho à un précédent article, plus introspectif : "Quand l’imaginaire devient refuge". Vous pouvez les lire comme deux facettes d’un même miroir.
Et dans l’accompagnement ?
Dans mes accompagnements biographiques ou littéraires, cette frontière entre fiction et réalité est souvent floue — et c’est très bien ainsi. Certains clients ont besoin de dire "je".
D’autres ont besoin de créer un personnage, de transformer les lieux, d’inventer des scènes.
Et peu importe : tant que le sens est là, tant que l’émotion sonne juste, le récit est fidèle.
Je n’encourage pas à mentir, ni à édulcorer, mais j'offre systématiquement le choix. Je crois profondément que la fiction peut rendre la vérité plus accessible, plus supportable, plus transmissible.
Et pour certains, cela change tout.
Ce que la fiction permet
Elle donne une liberté de ton : on peut être plus audacieux, plus ironique, plus poétique.
Elle permet de tester plusieurs versions de soi, de ses choix, de ses trajectoires.
Elle ouvre un espace de réparation symbolique, là où la réalité a laissé des blessures ouvertes.
Elle permet aussi, parfois, de réconcilier mémoire et imagination, passé et futur.
Et elle s’appuie sur le réel pour l’enrichir, le dépasser parfois, le sublimer.
Pour conclure
Et si romancer sa vie, c’était juste la raconter autrement ? Pas pour la trahir, mais pour l’honorer. Pas pour la falsifier, mais pour en capter la densité.
Parce que toute vérité n’a pas besoin d’être littérale pour être sincère.
Et que parfois, ce que la réalité peine à dire, la fiction peut le révéler, avec justesse, pudeur… et puissance.



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